Portée du dispositif des conclusions d’appel.
Par un arrêt publié au Bulletin du 16 avril 2026, la deuxième chambre civile de la Cour de cassation apporte une précision importante sur l’application de l’article 954 du code de procédure civile.
La Haute juridiction juge qu’une cour d’appel ne peut pas refuser de statuer sur une fin de non-recevoir au seul motif que le dispositif des conclusions utilise une formulation générale, dès lors que les demandes concernées sont clairement identifiées dans la discussion.
L’arrêt intéresse directement les praticiens du contentieux civil, commercial et prud’homal. Il s’inscrit dans un contexte jurisprudentiel marqué par un contrôle de plus en plus rigoureux de la structuration des conclusions d’appel depuis les réformes de la procédure avec représentation obligatoire et le décret n° 2017-891 du 6 mai 2017.
Article 954 du CPC : quelles exigences pour le dispositif des conclusions d’appel ?
Le litige opposait un salarié à son employeur dans le cadre d’un contentieux prud’homal. Après l’ouverture d’une procédure collective, le mandataire judiciaire et l’administrateur judiciaire étaient intervenus à l’instance.
En appel, les sociétés intimées soutenaient que plusieurs demandes du salarié constituaient des demandes nouvelles prohibées par l’article 564 du code de procédure civile. Elles sollicitaient donc leur irrecevabilité.
Le dispositif de leurs conclusions mentionnait expressément une demande tendant à :
- constater l’existence de demandes nouvelles en appel ;
- déclarer ces demandes irrecevables.
En revanche, les demandes contestées n’étaient pas détaillées individuellement dans le dispositif. Elles étaient uniquement identifiées dans la discussion des écritures.
La cour d’appel d’Aix-en-Provence a considéré que cette rédaction demeurait insuffisamment précise pour la saisir d’une véritable prétention procédurale. Elle a donc refusé de statuer sur la fin de non-recevoir.
La Cour de cassation casse partiellement l’arrêt.
Elle rappelle que l’article 954, alinéa 3, du code de procédure civile impose que :
- les prétentions figurent dans les conclusions ;
- elles soient récapitulées dans le dispositif ;
- la cour d’appel ne statue que sur les prétentions énoncées au dispositif.
Toutefois, la Cour ajoute qu’une prétention demeure déterminée lorsque :
- le dispositif mentionne explicitement une demande d’irrecevabilité ;
- les demandes concernées sont identifiées dans la discussion.
La cour d’appel était donc valablement saisie.
La Cour de cassation refuse un excès de formalisme procédural
L’intérêt principal de la décision réside dans la distinction qu’elle opère entre :
- une prétention absente du dispositif ;
- une prétention formulée de manière générale mais identifiable grâce à la discussion.
Cette nuance est essentielle.
Depuis plusieurs années, la jurisprudence relative à l’article 954 du CPC s’est considérablement durcie. La Cour de cassation exerce un contrôle particulièrement strict sur :
- la structuration des conclusions ;
- la formulation des prétentions ;
- l’identification des chefs du jugement critiqués ;
- la cohérence entre discussion et dispositif.
Cette tendance a conduit à un contentieux abondant autour des erreurs rédactionnelles en appel.
L’arrêt du 16 avril 2026 ne remet pas en cause cette logique générale. Il ne crée pas un assouplissement global du formalisme procédural. En revanche, il rappelle qu’une exigence rédactionnelle ne peut pas devenir purement mécanique lorsque la portée de la prétention demeure intelligible.
La Cour adopte ainsi une lecture pragmatique de l’article 954 du CPC.
Elle considère que :
- le dispositif contenait bien une demande procédurale identifiable ;
- les demandes litigieuses étaient clairement visées dans la discussion ;
- aucun doute raisonnable n’existait sur l’objet de la fin de non-recevoir.
Cette solution rejoint plusieurs décisions récentes marquant une approche plus substantielle des prétentions figurant au dispositif.
Quelques semaines auparavant, la deuxième chambre civile avait déjà jugé que des demandes formulées au dispositif sous la formule « juger » pouvaient constituer de véritables prétentions lorsqu’elles visaient à modifier l’ordonnancement juridique issu du jugement attaqué (Cass. civ. 2e, 26 mars 2026, n° 23-18.239 ; voir également notre analyse détaillée de cette décision).
La solution commentée s’inscrit donc dans une ligne jurisprudentielle qui tend à distinguer :
- les insuffisances purement rédactionnelles ;
- et l’absence réelle de prétention identifiable.
Pourquoi cette décision sur les conclusions d’appel est importante en pratique
L’arrêt présente un intérêt immédiat pour tous les contentieux soumis à la procédure d’appel avec représentation obligatoire :
- contentieux commerciaux ;
- litiges entre associés ;
- procédures collectives ;
- contentieux prud’homaux ;
- responsabilité contractuelle ;
- contentieux indemnitaires complexes.
En pratique, la décision réduit le risque qu’une cour d’appel refuse de statuer sur une prétention clairement identifiable pour des motifs exclusivement rédactionnels.
Une rédaction générale n’est pas automatiquement insuffisante
La Cour de cassation confirme qu’une formulation synthétique peut demeurer valable lorsque :
- la nature de la demande apparaît clairement ;
- la discussion identifie précisément les demandes concernées ;
- aucune ambiguïté réelle ne subsiste.
Cette précision intéresse particulièrement les dossiers volumineux ou techniquement complexes, dans lesquels les dispositifs peuvent atteindre plusieurs pages.
La discussion conserve une fonction interprétative
L’arrêt confirme implicitement que la discussion conserve une fonction d’éclairage.
Le dispositif demeure le support obligatoire des prétentions soumises à la cour d’appel. Toutefois, la discussion peut encore préciser leur périmètre lorsqu’elles sont déjà identifiables au dispositif.
La solution évite ainsi une approche excessivement cloisonnée des conclusions d’appel.
Exemple concret de risque procédural
En pratique, un défaut de structuration du dispositif peut produire des conséquences importantes.
Prenons l’exemple d’une société intimée qui sollicite l’irrecevabilité de plusieurs demandes indemnitaires nouvelles en appel sans identifier clairement ces demandes :
- si la discussion ne permet pas de les individualiser ;
- ou si le dispositif ne contient aucune prétention identifiable ;
la cour d’appel pourrait considérer qu’elle n’est pas valablement saisie et refuser de statuer.
Le risque devient alors substantiel :
- perte d’un moyen procédural ;
- examen au fond de demandes potentiellement irrecevables ;
- augmentation du risque financier contentieux.
L’arrêt du 16 avril 2026 réduit ce risque dans certaines hypothèses, sans le supprimer.
Les limites de l’arrêt sur le dispositif des conclusions d’appel
La portée de la décision doit néanmoins être appréciée avec prudence.
La Cour de cassation statue dans une configuration spécifique :
- une prétention figurait bien au dispositif ;
- les demandes litigieuses étaient identifiables dans la discussion ;
- aucune ambiguïté sérieuse ne semblait exister.
L’arrêt ne permet donc pas d’affirmer que la discussion pourrait suppléer l’absence totale de prétention au dispositif.
De même, la décision ne remet pas en cause la jurisprudence sévère relative :
- aux prétentions omises du dispositif ;
- aux chefs du jugement critiqués ;
- aux dispositifs contradictoires ;
- aux demandes insuffisamment individualisées ;
- aux irrégularités de structuration des conclusions d’appel.
La prudence rédactionnelle reste donc essentielle.
Par ailleurs, la portée pratique de la solution dépendra largement des circonstances de chaque dossier :
- complexité des écritures ;
- volume des demandes ;
- clarté de la discussion ;
- existence ou non d’ambiguïtés procédurales.
Comme souvent en procédure civile, l’appréciation demeure étroitement liée à la rédaction concrète des conclusions.
Comment sécuriser la rédaction du dispositif après l’arrêt du 16 avril 2026
Pour les praticiens, plusieurs recommandations opérationnelles peuvent être dégagées.
Il reste préférable :
- d’individualiser les prétentions importantes ;
- d’identifier explicitement les demandes contestées ;
- d’éviter les formulations trop générales lorsqu’un grand nombre de demandes est en cause ;
- d’assurer une parfaite cohérence entre discussion et dispositif ;
- de vérifier que chaque prétention stratégique apparaît clairement dans le dispositif.
Cette vigilance demeure particulièrement importante en matière :
- commerciale ;
- prud’homale ;
- bancaire ;
- de procédures collectives ;
- ou dans les contentieux indemnitaires complexes.
Dans ces dossiers, une difficulté rédactionnelle peut encore entraîner :
- une irrecevabilité ;
- un refus de statuer ;
- une perte de moyen procédural ;
- voire une perte de chance contentieuse.
La décision du 16 avril 2026 ne dispense donc pas les praticiens d’une rédaction extrêmement rigoureuse des écritures d’appel. Elle limite uniquement les effets d’un formalisme excessif lorsqu’aucune ambiguïté réelle n’existe sur la portée des prétentions.
Conclusion pratique sur l’article 954 du CPC
Par cet arrêt publié au Bulletin, la Cour de cassation rappelle que l’article 954 du code de procédure civile ne doit pas conduire à un formalisme excessif détaché de la compréhension réelle des écritures.
Lorsqu’une prétention figure au dispositif et que son périmètre apparaît clairement dans la discussion, la cour d’appel demeure valablement saisie.
La décision sécurise partiellement la pratique des conclusions d’appel, sans remettre en cause l’exigence de rigueur rédactionnelle qui structure désormais la procédure d’appel avec représentation obligatoire.
FAQ — Dispositif des conclusions d’appel et article 954 du CPC
Une demande absente du dispositif est-elle automatiquement écartée ?
En principe, oui. La cour d’appel ne statue que sur les prétentions figurant au dispositif conformément à l’article 954 du CPC. L’arrêt du 16 avril 2026 concerne uniquement une prétention déjà présente au dispositif.
La discussion peut-elle compléter le dispositif des conclusions ?
Oui, dans certaines limites. La discussion peut préciser le périmètre d’une prétention identifiable au dispositif, mais elle ne remplace pas totalement le dispositif.
L’arrêt du 16 avril 2026 assouplit-il le formalisme de l’appel ?
Partiellement seulement. La Cour de cassation refuse un excès de formalisme, mais maintient les exigences structurantes de l’article 954 du CPC.
Peut-on régulariser un dispositif imprécis en appel ?
Cela dépend de l’état de la procédure et des délais applicables. En pratique, une régularisation tardive peut s’avérer impossible après l’expiration des délais pour conclure.
Quels risques en cas de dispositif trop général ?
Un dispositif insuffisamment précis peut conduire à :
- un refus de statuer ;
- une irrecevabilité ;
- la perte d’un moyen procédural ;
- ou un débat contentieux supplémentaire sur la recevabilité des prétentions.







